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O E Terra Natura, Isabelle Hechinger entre eau et terre

TOUAREG

14 Décembre 2014, 06:02am

Publié par Isabelle H.

TOUAREG

Je ne sais pas mon âge.

Je suis né dans le désert du Sahara, sans papiers.

dans un campement de touaregs, entre Tombouctou et Gao, au nord du Mali.

J'ai été gardien de chèvres, dromadaires, moutons et vaches de mon père.

Aujourd'hui j'étudie la gestion à l'université de Montpellier.

Je suis célibataire,je défends les bergers touaregs,

Je suis musulman, sans fanatisme.

Mon turban est fait de fine toile de coton. Il permet de voir et de respirer dans le désert.

Il est d'une couleur bleue très particulière. C'est pourquoi on nous appelle les hommes bleus parce que le tissu déteint sur notre peau. Nous obtenons cette couleur avec une plante apelée indigo mélangée à d'autres pigments naturels.

Pour les touaregs le bleu est la couleur du monde, c'est la couleur dominante du ciel et de nos tentes.

Touaregs signifie « abandonnés » parce nous sommes un peuple très ancien du désert.

Notre ethnie est Amahsig (berbères) et notre alphabet est Tifinagh

Nous sommes trois millions environ et la majorité reste nomade mais la population diminue. Est-il besoin qu'un peuple disparaisse pour qu'on dise qu'il a existé, disait un sage ?

Je lutte pour préserver mon pauple dans un royaume immense et silencieux. Nous nous occupons des troupeaux. Le désert est silencieux, quand on est seul. On entend battre son cœur. Il n'y a pas de meilleur endroit pour être seul.

Mes souvenirs d'enfance sont, au réveil, le soleil et au loin les chèvres de mon père.

Elles nous donnent du lait et de la viande, nous les emmenons là ou il y a de l'herbe et de l'eau. C'est ainsi que faisaient les anciens, c'est ainsi que nous continuons de faire.

Pour moi il n'y avait rien d'autre et j'étais heureux comme ça.

Ce n'est pas très stimulant mais c'est déjà beaucoup. A sept ans , on nous laisse déjà nous éloigner du campement pour apprendre des choses importantes : flairer l'air, écouter, développer notre acuité visuelle, nous orienter avec les étoiles et nous laisser quider par le dromadaire si nous nous perdons car il nous emmenera toujours où il y a de l'eau.

Savoir tout cela a beaucoup de valeur.

Tout est simple et profond . Il existe peu de choses mais chacune a une immense valeur.

Nos deux mondes sont très différents.

Dans le désert un petit rien peut te donner beaucoup de bonheur. Toute chose est valorisée.

Nous ressentons beaucoup de joie a être ensemble.

Personne ne rêve d'être, nous le sommes déjà.

Ce qui m'a le plus frappé dans mon voyage vers l'Europe : c'est de voir les gens courir dans l'aeroport. Dans le désert quand on court c'est qu 'arrive une tempête de sable. J'ai eu peur ! J'ai compris qu'ils allaient chercher leurs bagages. J'ai aussi vu des affiches de femmes nues et je me suis demandé pourquoi ce manque de respect envers les femmes ?

A l'hôtel, j'ai vu le premier robinet d'eau, elle coulait si facilement, j'ai eu envie de pleurer. Tous les jours de ma vie, ma péoccupation principale était de trouver de l'eau.

Quand je vois le nombre de fontaines qui décorent la ville, je ressens une douleur intense.

Car, au début des années 90, j'avais 12 ans, nous avons eu une grande secheresse. Les animaux mouraient. Nous sommes tombés malades. Ma mère est morte. Elle était tout pour moi. Elle me racontait des histoires, m'enseignait comment raconter. Elle m'a enseigné à être moi-même.

L'envie d'étudier m'est venue, quand le Paris Dakar est passé près de notre campement. Une journaliste avait laissé tombé un livre. Je l'ai ramassé pour le lui rendre et elle me l'a offert. Je me suis promis que je saurais le lire un jour.

J'ai réussi et c'est ainsi que j'ai obtenu une bourse d'études et suis venu en France.

Ce qui me manque le plus ici, c'est le lait de chamelle, la chaleur du feu, marcher pieds nus sur le sable encore chaud. Là-bas on regarde les étoiles toutes les nuits et chacune est différente des autres. Les chèvres non plus ne se ressemblent pas.

Ici vous regardez la télévision.

Vous avez tout mais ce n'est pas assez. Vous vous plaignez,. En France les gens réclament tout le temps.

Vous emprisonnez votre vie à une dette bancaire, un désir de posséder tout, tout de suite et ce n'est toujours pas suffisant.

Dans le désert, il n'y a pas d'embouteillage, vous savez pourquoi ? Parce que personne ne veut dépasser personne.

Tous les jours, dans le désert, un peu avant le coucher du soleil, la température baisse mais il ne fait pas encore froid. Les hommes et les animaux, lentement, rejoignent le campement. Leurs silhouettes se découpent dans un ciel, bleu, jaune, rose, orangé, rouge. C'est un moment magique. On rejoint tous la tente et on fait bouillir l'eau pour le thé.

On s'assoie en silence et on écoute l'eau bouillir. La paix nous envahit et nos cœurs battent au rythme de l'eau en ébullition. Quel calme !

Ici vous avez des montres. Là-bas nous avons le temps.

Dans nos vies, le temps ne doit pas être à peine celui qu'indique votre montre.

Combien de fois vous dites : je n'ai pas le temps ?

« Le temps est comme une rivière

vous ne pouvez pas toucher deux fois la même eau

parce que l'eau est passée et ne repassera plus

profitez de chaque moment de cette vie.

Si vous vivez en racontant que vous êtes occupés alors vous ne serez jamais libres.

Si vous dites tout le temps que vous n'avez pas le temps alors vous ne l'aurez jamais.

Si vous laissez des choses pour demain, alors sachez que demain peut faire faux bond.

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